L’ avenir de notre système de protection sociale : Quelle place pour une politique du « care » ?

Intervenants :

  • M. Jean-Baptiste de FOUCAULD, auteur de « l’abondance frugale » (Odile Jacob, 2010)
  • M. Jean-Guilhem XERRI, membre du comité national de lutte contre la pauvreté et l’exclusion

1 . UN SYSTEME DE PROTECTION SOCIALE QUI IMPLOSE

– De l’assurance à la solidarité :

Notre système de protection sociale, construit dans le cadre de l’ économie de l’immédiat après seconde guerre mondiale, repose sur une logique d’assurance. Il a été construit à l’attention des salariés, destinés à devenir la catégorie dominante de la société, dans l’objectif de prendre en charge des risques de perte de revenus (la maladie, la retraite, le chômage…).

Notre système de protection sociale repose pour les mêmes raisons sur des cotisations salariales et patronales, même si la part d’impôt est croissante avec la contribution sociale généralisée.

Il s’est progressivement complexifié avec l’évolution des besoins de la société et les carences liées au modèle salarial depuis une trentaine d’années. Il a notamment dû faire face dans un objectif de solidarité nationale ou locale à des situations relevant de différentes formes d’exclusion, avec le Revenu Minimum d’Insertion et désormais le Revenu de Solidarité Active, la Couverture Maladie Universelle, la protection des personnes handicapées ou en perte d’autonomie, toutes prestations publiques qui ne dépendent pas d’une cotisation préalable et de droits accumulés en tant que salariés mais relèvent de la logique du filet de secours minimal qu’une société estime devoir garantir à tout citoyen.

Mais ce schéma général de notre système de protection sociale y compris en intégrant ces facteurs d’évolution, est aujourd’hui de plus en plus contesté.

Il l’est d’abord en fonction de son coût croissant, pour des raisons objectives et d’abord démographiques, comme de l’incapacité de la puissance publique à combler un déficit qui s’accroît d’année en année, alors que le pire semble devant nous. Il est contesté également sur son efficacité, en raison de son incapacité à prendre en compte concrètement les publics les plus précaires, ceux qui ne relèvent pas de la logique assurantielle précédemment définie : la petite enfance, l’entrée dans la vie active le handicap, les maladies de longue durée, la dépendance du grand âge, l’exclusion des adultes…

Reposant sur une fiction d’un acteur social autonome disposant de revenus professionnels pendant la majeure partie de sa vie, il n’intègre pas ceux qui n’entrent pas dans cette épure de l’acteur économique indépendant.

Les collectivités publiques sont aujourd’hui exsangues, les promesses effectuées pour les publics spécifiques (comme les handicapés) ont déçu, la montée des risques dévoile de plus en plus de nouvelles formes de précarité qui sont insuffisamment traitées. Le Président de la République n’a-t-il pas indiqué récemment que le prochain objectif après les retraites du pouvoir public était de traiter enfin la question de la dépendance ?

Une société qui hésite sur une voie médiane entre l’Etat providence et le tout libéral :

A cette question de l’avenir de la protection sociale, a fait écho le débat sur le type de société que notre pays souhaite avoir.

La société du tout libéral, reposant sur la valorisation de l’autonomie de l’individu, acceptant la prise de risque comme facteur de cette valorisation et de l’efficacité économique, acceptant les conséquences inhérentes à une société de compétition avec ses vainqueurs et ses vaincus, est aujourd’hui de plus en plus contestée. La crise que traversent les sociétés occidentales depuis trois ans marque par ailleurs les limites du tout libéral. Mais le tout libéral n’a jamais correspondu aux aspirations de la société française d’aujourd’hui ;

L’’Etat providence traditionnel a été au cœur de la réponse apportée par la France depuis la seconde guerre mondiale. Il repose sur la tutelle publique qui étend son aile protectrice après avoir écarté des système de bienfaisance privée jugés pervers ou ambigus. Comme on l’a vu, l’Etat providence a rencontré ses limites. Il ne peut plus remplacer les défaillances privées, pour des raisons qui ne sont pas seulement financières.

2 . LA POLEMIQUE SUR LE CARE : LE REVELATEUR D’UN PROBLEME DE SOCIETE

C’est dans ce contexte que les spécialistes des questions sociales ont été conduit à réfléchir sur la question d’une politique du « care ».

Qu’est-ce que le care ?

Les doctrines du care sont apparues aux Etats-Unis, où elles ont d’abord été défendues par des militantes féministes qui s’opposaient au modèle dominant jugé quelque peu « machiste » de ce pays libéral. Mais le care a abandonné ce positionnement pour adopter une signification plus large de démarche globale de société visant à inciter les citoyens, par sollicitude, par conviction religieuse ou humanitaire, à apporter une réponse concrète aux besoins des autres. Le Professeur Joan TRONTO, du Hunter Collège, a popularisé ce concept qui était parti prenante de la campagne présidentielle de Barack OBAMA.

Ces doctrines ont été diffusées depuis quelques années en France où elles ont reçu un large écho au sein d’ un public diversifié. Cet écho pouvait surprendre dans la mesure où notre pays fait traditionnellement reposer son système social sur d’autres concepts, plus liés à un concept de service public de la protection sociale.

Le care dans le débat politique français :

Son intérêt premier vient de ce qu’il s’agit, selon les termes de François EWALD, Président du Conseil Scientifique de la Fondation pour l’innovation politique, d’« une tentative de maintenir un peu d’humanité dans un individualisme déshumanisé ». Le « care » valorise en effet la valeur de l’attention, l’intérêt apporté aux personnes plus vulnérables. Dans la prise en charge des problèmes concrets des individus, il tient compte des difficultés des rapports de dépendance entre les êtres humains. Le care serait donc un mode de correction des dérives constatées dans notre société de plus en plus individualiste.

Martine AUBRY, Première Secrétaire du Parti socialiste, a lancé l’idée que le « care » pouvait constituer un projet de société à lui tout seul, implicitement opposé à celui reposant sur le mérite individuel et la réussite financière. Cette prise de position a fait débat, parce qu’elle semble en rupture avec la logique étatiste dominante des socialistes, qui comptent davantage a priori sur le rôle moteur l’Etat– Providence. Madame Aubry apparaît prendre à son compte les analyses de la « deuxième gauche », plus attentive aux initiatives venant de la société.

La polémique franco-française récemment apparue sur le « care » laisse penser que la mise en exergue d’un objectif de soins, de sollicitude, de respect, d’attention aux autres (autant de termes qui, en fonction du contexte, permettrait de définir le « care ») pourrait participer à définir les axes d’ un projet de société.

Dans une charge talentueuse, Michel SCHNEIDER (Big Mother, Psycho-pathologie de la vie politique – Odile Jacob, 2002) a stigmatisé l’omniprésence des concepts de proximité, d’écoute, d’urgence, qui fondent cette « société du soin mutuel » et qui ne seraient qu’une nostalgie de valeurs dépassées. Manuel VALLS, dans une récente tribune du Monde (15 mai 2010), a proclamé que « l’individu n’est ni malade, ni en demande de soins… Il demande seulement de pouvoir agir en toute liberté ».

Dans les réactions de gauche sur l’intérêt du « care », apparaissent d’une part la crainte d’une substitution de la solidarité privée à la solidarité publique, d’autre part, une forte réticence devant une démarche qui semble faire référence à des approches moralistes ou moralisantes des problèmes de protection des individus. Mais n’est-ce pas vouloir pousser dans ses derniers retranchements un système ancien qui ne répond plus bien aux nouveaux défis de demain et qui gagnerait à s’appuyer sur de nouvelles formes de solidarité ?

Quelques pistes sur le rôle du care :

La logique du « care » déborde de la seule prise en charge correspondant à des situations de dépendance ou de fragilité pour lesquelles il est impossible au contraire d’exercer pleinement ses responsabilités. Il implique le dépassement de l’Etat -providence classique, il est en ce sens une revanche de la société civile ; il constitue en effet une réponse au risque de la passivité de citoyens qui se contentent souvent de revendiquer une prestation en s’enfermant dans l’assistance, sans se demander, selon le mot célèbre de KENNEDY, quelles sont les contreparties que la société est en droit d’exiger d’eux.

Il ne s’agit pourtant pas d’opposer un système privé de solidarité au système public traditionnel. Un retrait de l’aide publique n’incite pas toujours à une plus grande implication des instances de proximité, que ce soit la famille ou les collectivités publiques. La situation des pays européens montrerait qu’il y a au contraire une corrélation entre les deux et que les dispositifs publics de protection peuvent favoriser la solidarité privée, en l’encadrant, en lui donnant du sens au-delà de la stricte émotion et compassion.

A cet égard, le « care » n’est pas simplement une réédition de la société ou de « compassion » souhaitée par les conservateurs américains ou anglais. La compassion, voisine de la charité, c’est le contraire de la reconnaissance des droits de la personne.

Dans un ouvrage rédigé par Danny KRUGER, Conseiller de David CAMERON (On fraternity : politics beyond liberty and equality, 2007), il est affirmé que la classique opposition entre la liberté et l’égalité a cessé de dominer les débats publics et que la fraternité est devenu l’enjeu politique du XXème siècle. Mais la fraternité, qu’il ne faut pas confondre avec l’égalité, servirait à recoudre le tissus social, à rompre l’isolement moderne de l’individu en utilisant, plutôt que le levier de l’Etat, celui de la société civile à travers ses associations, ses communautés, ses clubs, ses travailleurs sociaux, au sens large du terme et surtout une politique soutenue de la famille.

Le Care serait en ce sens l’aspiration d’ une société qui privilégie le local et le personnalisé. « La demande de « Care » c’est celle d’un service personnalisé, de proximité, où la relation humaine est au cœur du service » (Martin VIAL, directeur Général du Groupe Europ Assistance – La Care révolution, nouveau débat public, 2008). Il serait indispensable pour répondre aux phénomènes contemporains que sont l’augmentation des inégalités, les échecs de la lutte contre l’instabilité et les discriminations, la fragilisation des structures familiales, le manque de solidarité intergénérationnelle…

Une autre question est soulevée par cette réflexion sur le Care : la valorisation des emplois de plus en plus nombreux, qui seront induits par ce besoin de protection et de solidarité des personnes en difficulté.

Aujourd’hui, ces emplois très majoritairement féminins semblent dévalorisés en grande partie et trouvent finalement peu de volontaires et d’encadrement. Dans un récent article de la revue « Réciproques », le philosophe Pierre-Henri TAVOILLOT évoquait cet objectif « d’aider les aidants ». L’Etat serait selon lui bien inspiré de changer de philosophie générale et de devenir un « auxiliaire de la vie privée », plutôt qu’un « régisseur de la sphère publique ». Il pourrait alors par exemple mieux se reposer sur une aide familiale qui aujourd’hui est évaluée à environ 15 milliards d’euros par an et est conduite à augmenter chaque année.

Serge GUERIN, auteur de l’essai « De l’Etat providence à l’Etat accompagnant » (Michalon) indique dans la même optique qu’il importe que l’Etat change son approche : il ne s’agit pas de faire plus et à la place des personnes, mais de faire avec et d’être plus présent pour construire des filières valorisées autour des métiers du soin, pour donner les moyens de soutenir des plateformes de soin autour des services à la personne. Il résumait son analyse en indiquant qu’il convenait de passer de l’ère de « familles, je vous hais » à « familles, je vous aide ».

C’est pourquoi le débat actuel sur le care est indissociable de la réflexion menée sur les impasses de notre système de protection sociale, sur la nécessité de le faire évoluer pour le rendre plus efficace, mais aussi peut-être plus profitable à tous. Au modèle autoritaire, succèderait une pratique plus participative.

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