DEBAT SUR LE CARE

Pourquoi  est-il aujourd’hui utile de recycler un concept en apparence aussi classique ?

Le 21 septembre, l’assistance était nombreuse et vraiment concernée pour un débat  de rentrée du cercle  LES SARMENTS  sur un thème aussi novateur  en apparence que classique à la réflexion : le CARE  (mot anglais signifiant le soin, l’attention). Martine AUBRY a redonné au printemps dernier de l’ampleur à cette  réflexion politique et sociologique  venue  depuis quelques années des Etats-Unis. Notre société a besoin de dépasser un positionnement fondé sur la compétition ou l’intérêt économique. Les difficultés de chacun ne pourront être réglées que si davantage d’attention, davantage de soin sont délivrés. « Nunucherie », coup de pub… ou débat porteur, comme notre classe intellectuelle les aime ?  Beaucoup a déjà été écrit, et on y reviendra.

Trois intervenants ont abordé la question pour le cercle LES SARMENTS : Jean-Baptiste de FOUCAULD, inspecteur général des finances, ancien commissaire général au plan ; Jean-Guillhem XERRI, président d’une importante association d’aide humanitaire, et Alain JOUBERT qui ouvrait la discussion en définissant la problématique du care. (cf. le texte de son intervention : CR 20100921 Care – AJoubert).

De cette séance sur le CARE, des exposés comme des questions posées par l’auditoire,  on peut résumer la portée du débat autour de trois préalables, trois dangers et trois intérêts.

1. Trois préalables à un débat sur le care :

Une interrogation sur le terme lui-même : encore une fois, est-on obligé de recourir à l’anglais, sous prétexte que le débat est né aux Etats-Unis,  alors que les termes français  (soin mutuel, attention réciproque …) sont clairs et plus signifiants … ? Oui, mais plus longs, moins chics, moins nouveaux et peut-être plus situés ;

Une remarque sur la crise de notre système de protection sociale que dévoilerait subitement la montée de l’exclusion, objet central du « care » : il y a trente cinq ans déjà, à la fin de ce que l’on a appelé les « trente glorieuses » de l’après guerre, René Lenoir publiait un livre manifeste sur « les exclus », fléau de notre système social que Valéry Giscard d’Estaing lui demandait d’éradiquer une fois pour toutes dans le cadre d’un secrétariat d’Etat créé pour les circonstances. Et Pierre ROSANVALLON publiait peu de temps après la « crise de l’Etat-Providence » qui témoignait des limites de notre modèle français d’assurances sociales. Le problème est donc resté entier, voire s’est accru depuis. La question de l’exclusion  n’est en tous cas pas nouveau.

Comme n’est pas nouveau le remède, celui de donner du soin. Certes, la compassion, la charité, l’assistance ne sont plus des concepts à la mode dans une société qui a sacralisé les droits sociaux, l’action sociale, l’analyse transactionnelle… Mais le rejet actuel dont est frappé le modèle néo-libéral, ou du tout libéral donne sens aujourd’hui à une réflexion sur la « société du soin », même si chacun s’accorde à rejeter une société qui n’aurait que cet objectif.

2. Trois risques ont été ressentis lors de ce débat :

Le premier consisterait à se servir du paravent du care pour mettre en cause le niveau des prestations versées à la population,  remplacer en quelque sorte de l’argent par du soin, brouiller les pistes, et en profiter pour sacrifier notre système de protection sociale. C’est une  tentation probablement pour certains mais c’est relativement peu crédible dans un pays qui consacre actuellement près de 40% de son PIB à la protection sociale sans que l’efficacité ressentie du système soit toujours au rendez-vous ;

La seconde  tentation au contraire serait d’instituer le care en modèle unique de société. Le soin ou l’attention à autrui sont des questions importantes. Le développement personnel, l’autonomie personnelle, la liberté d’action en sont d’autres. Il ne faut pas sacrifier l’un pour l’autre, ni vouloir occulter par le care ce qu’il y a de tragique dans toute existence. L’accusation de « nunucherie » qui a été souvent associée à certains articles sur le care se matérialiserait vite si le soin était considéré comme un but en soi indépendamment du reste ;

La troisième limite serait de considérer que l’exclusion est un phénomène nouveau et facilement soluble  dans la société française, d’espérer qu’il suffirait de la prendre en considération en quelque sorte pour la traiter. Malheureusement, ce n’est pas le cas ; la marginalisation de beaucoup de nos concitoyens, dans une société ou les disparités s’accroissent, ou  les problèmes, se diversifient avec des catégories socioprofessionnelles de plus en plus disparates, a  malheureusement résisté à toutes les thérapies mises en œuvre depuis trente ans.

3. Pourtant le débat sur le care a trois mérites principaux :

Le premier est d’appeler l’attention sur l’action concrète décentralisée et les relations interpersonnelles au sein d’une société de plus en plus déshumanisée. Cette relation sociale existe certes actuellement, notamment dans un cadre fonctionnel d’inscription de l’individu au sein d’un certain nombre de groupes d’intérêt : que ce soit au niveau professionnel, au niveau des loisirs, des cercles de réflexion… Mais cette multiplication de formes de solidarité partielle est trompeuse : lorsque l’individu va mal, lorsqu’il perd ses repères sociaux, lorsqu’il s’isole, la solidarité ne fonctionne plus, notamment parce qu’elle lutte sur un lien plus global qui était auparavant assuré par la famille, par la communauté locale, ou par les Eglises. L’individu en tant qu’être humain intéresse moins aujourd’hui que l’individu qui se présente ou se situe sur la base de ses savoir-faire, de ses centres d’intérêt, de ses réseaux sociaux…

La relation de soin doit être redéfinie, que ce soit pour les bénévoles ou les professionnels.

Aujourd’hui, les professionnels sont sous rémunérés et mal considérés. Ils ont du mal à construire leur place au sein de notre société, à tel point d’ailleurs que dans notre société en crise beaucoup d’emplois sociaux ne trouvent aujourd’hui pas preneur.

Quant aux bénévoles, ils sont parfois enthousiastes mais trop souvent mal organisés et cela crée un problème d’efficacité du recours au bénévolat, en tous cas de pérennité de l’action lorsque l’enthousiasme ou tout simplement l’engagement faiblit.

Les bénévoles et les professionnels du soin s’opposent parfois. Ils doivent réfléchir à leur place respective. Il n y a pas de compétition entre les deux, plutôt une complémentarité. L’offre de bénévolat doit par ailleurs s’élargir à toutes les générations, toutes les classes sociales. Il serait grave de limiter aux personnes retraitées la possibilité de s’engager alors que les jeunes seraient plutôt orientés vers les solidarités d’intérêt ou la vie active. Lors de la suppression du service militaire, la création d’un véritable  service civil obligatoire  avait été évoquée, qui n’a jamais réellement vu le jour. Sans doute faudrait-il le réactiver, pour les hommes comme pour les femmes, pour les diplômés comme pour les non diplômés. Certains pays, comme la Suisse, le font depuis longtemps.

En tout cas, le care n’est pas une activité bénévole qui doit rejeter ou ignorer toute notion d’efficacité, de continuité et de bonne intégration dans la chaîne sociale. L’organisation du soin mutuel constitue en fait, sur ces différents points de vue,  un redoutable problème de société.

Le troisième intérêt du care est de montrer l’intérêt dans notre société comme dans toutes les sociétés postmodernes de plusieurs fonctions oubliées aujourd’hui : la fonction relationnelle, la fonction participative, et la nécessité de redéfinir les missions entre l’individu, les groupes et l’Etat.

La fraternité est aujourd’hui devenue le maillon faible de la société ; la démocratie sociale souffre dans notre économie néolibérale d’un grand nombre de sources de dysfonctionnement. La société actuelle est marquée par les risques d’autoritarisme mais aussi d’excès de liberté, la généralisation de l’indifférence au-delà de manifestations sporadiques d’émotion. Ces reproches contradictoires en apparence tiennent à un fait : la difficulté de trouver un sens fédérateur à l’action, mais aussi et surtout au positionnement de chacun dans la société. Le care de ce point de vue a le mérite de réintroduire les questions de fragilité, de vulnérabilité dans le débat public, d’introduire de l’intériorité, de marquer l’utilité de la continuité et du moyen terme dans un temps qui s’émiette et qui privilégie le court terme… En cela, le care est une réponse à la crise actuelle de la société.

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