Marcel Gauchet: L’idée démocrate-chrétienne au XXIe siècle

Synthèse de la Conférence par Alain Joubert:

Marcel Gauchet a brillamment évoqué dans son intervention l’apport majeur de l’idée démocrate chrétienne dans un pays dont ce n’est pourtant pas la tradition culturelle apparente, une France qui a conceptualisé et toujours promu une laïcité fermée voire de combat, et une nation qui s’est avant même la Révolution de 1789 formée sur un État protecteur des libertés individuelles, de l’Égalité et de la solidarité contre toutes formes de communautarisme.

Ce paradoxe n’a pas échappé aux participants à la réunion, et les questions posées à la suite de l’intervention de M. Gauchet en témoignent.

Ce n’est pourtant pas une contradiction. Dans une France longtemps marquée par l’influence du catholicisme, mais qui s’est vite affirmée comme respectueuse de toutes les croyances, le christianisme a naturellement pesé sur l’évolution de la réflexion et des politiques publiques, et pas seulement sur les questions de morale ou de philanthropie. Ceci, même si l’offre politique, avec le gaullisme longtemps triomphant, a réduit l’espace des mouvements chrétiens en France, en ne retenant qu’une partie de leurs thèmes de prédilection (la participation, la société unie…) et rejetant d’autres pourtant majeurs (la construction de l’Europe intégrée, la décentralisation…).

De ce fait, l’impact politique de la démocratie chrétienne, moins remarquable en France que dans les pays voisins, s’est pendant longtemps accompagné d’une présence très affirmée de l’idée démocrate chrétienne.  Qu’en sera-t-il au cours des prochaines décennies ?

Marcel Gauchet a évoqué les cycles politiques qui se succèdent sur un rythme de 30 à 40 ans.  Après le cycle des trente glorieuses à la libération et celui du triomphe du néolibéralisme à la fin des années 1970, une nouvelle période est en voie de se frayer un difficile chemin dans une situation de grave crise. En difficulté dans le cadre du cycle néo-libéral, la démocratie chrétienne peut-elle retrouver de la vigueur dans cette société inédite, à la configuration nouvelle ? La période ne lui est a priori pas favorable car elle reste fondée sur l’individualisme, la morale collective continue à perdre de sa légitimité, la plupart des corps intermédiaires sont en déclin ou en crise, et la sécularisation se double de l’effacement des repères religieux ?

Mais comme l’a indiqué très clairement Marcel Gauchet, il y a nécessité absolue, après tant d’échecs qui ne sont pas seulement gouvernementaux, de construire une offre politique nouvelle pour sauver la démocratie elle-même contre les menaces de la démagogie et d’un populisme exacerbé.

Il semble pour le mouvement d’idées Les Sarments que l’idée démocrate-chrétienne dispose dans le contexte d’aujourd’hui de sérieux atouts :

– la sécularisation n’a pas entamé le capital de confiance qui représente les repères religieux. Si l’avant-projet de constitution européenne retenant l’inclusion formelle de l’héritage chrétien de l’Europe n’a pas été retenu, les valeurs de notre héritage civilisationnel font un large consensus. Et ces valeurs de solidarité, de liberté, d’égalité des droits et même de laïcité restent liées au christianisme. Pour les revisiter, leur donner une nouvelle actualité, le retour à la source peut s’imposer.

– Par ailleurs, les nouveaux enjeux sociaux mettent en relief la nécessité d’un élargissement des exigences de bien commun, de solidarité, d’éthique, de responsabilité sociale à la fois pour sauvegarder la planète, ou pour apaiser et sécuriser les relations entre les États, les communautés, les groupes de pensée, les courants religieux…

Ceux-ci sont aujourd’hui fréquemment consultés par les pouvoirs publics et les médias. Cette consultation concerne tous les courants religieux présents en France, car le catholicisme n’est plus dominant comme par le passé. Ces différentes confessions ou religions sont devenues partenaires des pouvoirs publics, à différents titres. Elles sont plus ou moins représentatives des communautés pour le compte desquelles elles s’expriment, notamment concernant l’Islam. Face aux dérives de l’islamisme, s’impose même l’idée d’une aide de l’État à l’organisation de la représentation de l’Islam.

Au-delà des Églises elles-mêmes, qui ont leur cadre particulier d’intervention et leurs prérogatives comme leurs contraintes, des courants chrétiens peuvent se manifester au sein de la société civile ou du monde politique. Le Parti Démocrate-Chrétien a ainsi participé en 2016 aux primaires organisées par l’opposition de droite pour l’élection présidentielle. Il n’est qu’une des expressions possibles d’un courant démocrate-chrétien très composite dans notre pays, parfois opposé dans les convictions de ses différents courants. Cette mouvance a depuis longtemps perdu ses cercles phares de réflexion et d’action, comme l’a été il y a près d’un siècle le Sillon par exemple, sous l’inspiration de grandes figures de tendance différentes, dont Jacques Maritain et Marc Sangnier, et comme peut le rester la Fondation Konrad Adenauer en Allemagne. Mais l’intérêt de ceux qui, comme Marcel Gauchet, ont exprimé il y a plusieurs décennies le concept de la sortie de la religion témoigne d’un renouveau à l’heure où beaucoup expriment la conviction d’un retour du religieux conformément à la prédiction attribuée à André Malraux.

Cette expression politique des courants chrétiens, loin d’être un facteur de crispation, ou d’enfermement sur des dogmes relatifs à une ancienne morale, peut constituer une contribution utile à l’apaisement des tensions sociales, au dialogue interreligieux, et surtout à la quête de sens qui hante beaucoup de nos contemporains.

 

Résumé de la conférence

Marcel Gauchet rappelle que son objectif est, en qualité d’universitaire et d’analyste de la vie politique, de donner des pistes pour réenchanter la vie politique (ou en tous cas la pensée politique). Il n’a pas d’intérêt à défendre sauf la démocratie, dont la démocratie chrétienne a été une composante.

Il se réjouit de conférences du type de celles organisées par Les Sarments, qui marquent un effort de réflexion trop rare en politique dans une société française marquée par l’épuisement des traditions intellectuelles et le vide des idées comme des projets.

Depuis 1945, les deux forces politiques principales en Europe ont été la Démocratie chrétienne et la social-démocratie. Ces deux familles sont aujourd’hui à bout de souffle et connaissent un grave discrédit. Comment l’expliquer pour la démocratie chrétienne ?

1. Celle-ci s’est progressivement constituée en tant que force politique depuis 1890, avec l’encyclique Rerum novarum de Léon XIII qui portait sur la condition ouvrière. La conscience catholique a commencé à cette période à s’ouvrir à la gestion de la cité.

Des syndicats chrétiens se sont formés, y compris en terre protestante. La démocratie des partis s’est substituée à la démocratie des notables et la question sociale est devenue l’axe de la vie politique pour un siècle.

2. C’est en 1945 que le mouvement de la Démocratie chrétienne a pris son essor en Europe, dans un contexte correspondant à la philosophie de ce qui devait devenir les Trente Glorieuses.

Cela a été permis par la conjonction de trois facteurs qui ont, à cette période, eu un impact fort.

Le christianisme, avec le dépassement de la division de deux de ses branches autrefois adversaires, la catholique et la protestante, qui réussissent alors à s’entendre sur certaines de leurs doctrines.

La démocratie, acceptée comme une valeur du fait de la sécularisation de la société, et donc d’une entrée en minorité des forces chrétiennes qui acceptent pour cette raison notamment de restreindre leurs anciennes exigences relatives à la direction du corps social. Ce ralliement à la démocratie signifiait le rejet de principe de l’autorité révélée comme des objectifs ultimes spirituels.

Le social : la question sociale est prise en charge dans une perspective spirituelle, en opposition aux valeurs paternalistes traditionnelles.

La Démocratie Chrétienne devient presque partout en Europe une force dominante, ou à vocation majoritaire. Y compris en France où le MRP (Mouvement Républicain Populaire) recueille 25% des voix en se positionnant juste derrière le Parti communiste.

Cet impact ne durera pas dans notre pays, le MRP étant progressivement marginalisé par le courant gaulliste qui représente une offre politique concurrente.

Au-delà de l’importance des mouvements politiques, les idées démocrates-chrétiennes ont influencé les forces de la droite et du centre sur plusieurs sujets centraux de la société.

On peut donner trois objectifs d’origine démocrate-chrétienne :

Dominer l’économie : l’économie doit se placer au service de l’homme par référence à une donnée qui devient clef dans la doctrine du mouvement, le « Bien commun », par opposition aux intérêts individuels ou catégoriels encore plus au conflit des classes sociales. Cela entraîne la mise en place d’un appareil complexe de régulation dont l’objectif est de construire l’économie sociale de marché.

– Réguler les luttes sociales : c’est une différence majeure avec les partis communistes et, progressivement, un facteur de rapprochement avec la social-démocratie. L’idéal démocrate-chrétien promeut le compromis de classe, le concept de partenaires sociaux, et la participation dans l’entreprise.

Garantir la liberté et la dignité des personnes dans une société respectueuse des communautés « naturelles » : Ces communautés sont plurielles : la famille, la commune, les corporations… Expressions diverses d’une vision de la société qui constitue un savant mélange d’anciens et de nouveaux membres, ces groupements dits naturels constituent autant de noyaux de relations et d’appartenance qui sont fréquemment articulés. La démocratie chrétienne défend le rôle fondamental des corps intermédiaires. Elle prône la décentralisation contre un étatisme abusif. Elle se méfie des États-Nations pour leur caractère trop unificateur, trop uniformisant, trop autoritaire. C’est le cœur de sa différenciation avec le mouvement gaulliste. Cette même méfiance porte sur l’idée de nation. La Nation, lorsqu’elle dispose du bras séculier de l’État, réduit les communautés naturelles au point de les dissoudre. La démocratie chrétienne a été la grande force constitutive de l’Union Européenne et de son intégration. Elle a été également à l’origine des mouvements de décentralisation.

3. Depuis 1975/1980, les sociétés occidentales sont entrées dans une autre dynamique. Une rupture s’est manifestée, un nouveau cycle néo-libéral a succédé au cycle correspondant aux « trente glorieuses » de la reconstruction qui a suivi la seconde guerre mondiale. L’arrivée quasi concomitante au pouvoir à la fin de cette décennie de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan signent ce triomphe du libéralisme qui se traduit par une perte progressive du contrôle des États. C’est une société dominée par les individus qui va gouverner ou vouloir le faire alors que la politique n’inspire plus et n’apparaît plus efficace.

Les autres rouages se transforment aussi : la famille, pierre angulaire de la communauté démocrate chrétienne, change de statut et se transforme en association de personnes rassemblées parfois momentanément uniquement en vue de leur épanouissement mutuel. Cet individualisme ne dissout pas la morale. Chacun pense seulement être maître de sa morale. La morale publique est parfois perçue comme l’arme des forts contre les faibles.

Il en est de même pour l’entreprise qui est désormais appelée à poursuivre son développement dans le seul intérêt de ses actionnaires sans aucun égard pour ce que l’on appelle l’ordre collectif.

4. La période actuelle se caractérise par une transition critique avec ce qui a constitué la force des quarante dernières années.

Un changement de cycle idéologique et politique se dessine dans la mesure où la globalisation néo-libérale arrive en bout de course (inefficacité, contestation). Il n’existe pas d’offre idéologique alternative comme dans le passé. Pourtant, la montée des inégalités et la priorité écologique semblent exiger une remise de l’économie sous contrôle, et le retour à une forme de coopération entre États (par exemple la fraude fiscale). Cette période appelle à la reconstruction d’un cadre démocratique qui se situe à la fois dans le refus de la démagogie et de l’onirisme électoral. Cela suppose de retrouver une légitimité de l’Etat et des institutions. C’est un effort sans précédent qui est demandé dans la mesure où les forces politiques en présence ont épuisé toute une série de réponses successives appartenant à notre tradition démocratique et où se pose un problème majeur de crédibilité. Il nécessite de reconstruire un langage commun pour trouver une issue à la société du chacun pour soi.

C’est un travail passionnant car il est indispensable pour le maintien même du processus démocratique : ou il réussit et la crise actuelle se résorbera progressivement, ou il échoue et l’idée démocratique elle-même sera en cause.

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